Dette productive vs dette de fonctionnement – la distinction que personne ne fait
En septembre 2024, j’ai publié un article sur la dette publique française – et la différence entre la regarder rapportée au PIB (113 %) ou rapportée aux recettes de l’État (220 %). Il a suscité de nombreuses réactions et objections. Cette série y répond, une par une.
Épisode 1 : Nous avons vu qu’un État n’est effectivement pas une famille. Mais que l’immortalité d’un État ne le protège pas des conséquences d’une mauvaise gestion. Et que la vraie question n’est pas « un État est-il une famille ? » mais : « à quoi sert la dette ? »
L’objection
« La dette sert à investir – c’est très différent de s’endetter pour consommer. Emprunter pour construire une autoroute, c’est construire quelque chose. Emprunter pour payer ses factures courantes, c’est aller à la faillite. »
Cette objection est juste. C’est même la bonne grille de lecture. Alors appliquons-la vraiment à la France.
La distinction théorique
En comptabilité publique, on distingue :
- Les dépenses d’investissement – infrastructure, équipements, bâtiments, recherche. Elles créent des actifs qui durent dans le temps et bénéficient aux générations futures.
- Les dépenses de fonctionnement – salaires, pensions, prestations sociales, intérêts de la dette. Elles sont consommées dans l’année et ne laissent aucun actif durable.
La règle d’or de la gestion publique – appliquée par l’Allemagne pendant des décennies, et par la Suisse aujourd’hui – est simple : on peut s’endetter pour investir. Mais le fonctionnement doit être financé par les recettes courantes.
La France applique-t-elle cette règle ?
La réalité française – les chiffres qui font mal
En 2024, le déficit public français atteint 168,6 milliards d’euros. Voyons à quoi correspond ce déficit.
Poste | Montant 2024 |
|---|---|
Charge de la dette (intérêts) | 55 Mds€ |
Prestations sociales et retraites (hausse) | +40 Mds€ |
Dépenses de fonctionnement collectivités | +14 Mds€ |
Investissement public (total APU) | ~90 Mds€ |
Déficit total | 168,6 Mds€ |
Sources : INSEE, comptes nationaux 2024 – Fondation iFRAP – Cour des comptes
La charge des intérêts seule – 55 milliards – représente près d’un tiers du déficit. C’est de la dette qui finance… le coût de la dette précédente. Un cercle vicieux parfaitement documenté.
Les prestations sociales et retraites – dont la hausse représente 40 milliards – sont du fonctionnement pur. On paie des pensions aujourd’hui, elles sont consommées aujourd’hui. Il ne reste rien demain.
L’investissement public existe. ~90 milliards en 2024, principalement porté par les collectivités territoriales. Mais il est intégralement financé par des recettes ou par de la dette supplémentaire – pas par des économies sur le fonctionnement.
En résumé : la France s’endette majoritairement pour payer ses dépenses courantes et le coût de sa dette passée. Pas pour investir.
Dette productive vs dette de fonctionnement – le test
Voici le test simple : si on supprimait aujourd’hui tout l’investissement public français, le déficit disparaîtrait-il ?
Non. Avec 90 milliards d’investissement et 168 milliards de déficit, même en supprimant tout investissement, il resterait encore 78 milliards de déficit de fonctionnement.
La France ne s’endette pas pour investir. Elle s’endette pour fonctionner.
C’est précisément la différence entre acheter un appartement à crédit et vivre à découvert permanent. Dans le premier cas, on construit un patrimoine. Dans le second, on consomme son avenir.
Ce constat soulève une autre question : qui s’endette vraiment ? L’État seul ? Les collectivités ? La Sécurité sociale ? Les chiffres réels, décomposés, sont encore plus éclairants. C’est l’objet de l’épisode 3.



